Marielle ( à droite) avec sa soeur Magella (la mère de Lucie) à l’occasion de ses 90 ans.

Par Lucie Déry

Comment faire face à la perte d’un être cher qui, par choix, a mis sa mort à l’agenda ?

Pour moi, ce jour indélébile est arrivé le 29 novembre 2024. Ma tante Marielle, bien plus qu’une tante, une véritable seconde mère qui a tissé chaque fibre de ma vie, a reçu l’aide médicale à mourir (AMM) à l’âge de 96 ans. Dans ce passage ultime, j’ai ressenti le besoin impérieux d’être à ses côtés, entourée d’une vingtaine de membres de notre famille et de proches. Ensemble, nous étions là, pour lui offrir un dernier témoignage de notre amour profond et de notre immense gratitude.

Un lien indéfectible

Pour mieux comprendre l’ampleur du lien qui nous unissait, laissez-moi vous confier quelques fragments de notre histoire. Lorsque j’étais au cégep, Marielle m’a ouvert les portes de son modeste appartement 3 1/2 à Montréal, m’offrant un refuge et une opportunité de travailler à la résidence où elle exerçait comme infirmière auxiliaire. Durant deux étés consécutifs, j’ai partagé son quotidien, une expérience étudiante qui m’a non seulement permis de financer mes études, mais surtout de vivre des moments inoubliables auprès de personnes âgées. Et ce n’est pas tout : couturière hors pair, elle transformait nos virées de magasinage pour des patrons et des tissus en véritables séances de création, s’amusant à me confectionner une garde-robe entière pour la rentrée. Elle fut pour moi un exemple éclatant de générosité et de dévouement !

Quelques années plus tard, mes études étaient achevées et Marielle amorçait sa retraite. C’est alors que je l’ai invitée à maintes reprises à se joindre à nos sorties spéciales en famille. Mieux encore, elle est venue vivre à la maison pendant une semaine entière lorsque nous nous sommes absentées, offrant à mes deux jeunes amours, alors âgés de 3 et 6 ans, une présence douce et aimante. Je pouvais ainsi partir l’esprit tranquille avec mon amoureux, sachant mes enfants en parfaite sécurité. Ces moments privilégiés lui ont permis de tisser des liens incroyables et indélébiles avec chacun d’eux.

Plus tard encore, lorsque mon travail m’a ramenée à Montréal, j’ai pu continuer à nourrir ce lien indéfectible. Marielle était une âme créative, une véritable bienfaitrice pour son entourage. À la résidence pour personnes âgées où elle résidait, elle transformait les espaces en y apportant couleurs et décorations, multipliant les petites attentions pour chacun, illuminant ainsi le quotidien des résidents.

Le début de la fin : Le choix ultime

Ayant traversé la vie avec une vitalité exemplaire, hormis un cancer du sein qui l’avait menée à une double mastectomie, c’est à 96 ans qu’une chute l’a conduite à l’hôpital Marie-Clarac pour tenter de réhabiliter sa hanche. Je l’ai visitée à maintes reprises, souvent accompagnée de l’un de mes fils, lui aussi très attaché à elle. Alors qu’elle semblait reprendre des forces, une seconde chute est survenue, lui faisant cette fois miroiter une perte d’autonomie majeure – son pire cauchemar. Incapable de se résoudre à quitter son appartement et à voir s’évanouir l’autonomie si chèrement acquise au fil des décennies, elle a fait une demande d’aide médicale à mourir (AMM). Sa condition se détériorant véritablement et inexorablement, sa demande fut acceptée.

Respectant son choix avec une profonde tristesse mêlée d’empathie, je me suis rendue à Marie-Clarac en novembre dernier. Une vingtaine de membres de sa famille et de ses proches étaient également présents, unis dans le désir de l’accompagner pour ce grand voyage.

Dans cette chambre empreinte d’une dignité solennelle, Marielle était d’une lucidité bouleversante. C’est dans ce contexte particulier que j’ai pu lui exprimer, une dernière fois, tout mon amour et ma reconnaissance infinie pour la femme qu’elle avait été et pour la générosité sans borne qu’elle m’avait offerte. Le moment était lourd d’émotions, nos cœurs serrés, mais unis. Nous avons chanté autour d’elle, nos voix se mêlant dans une harmonie douce et déchirante.

Juste avant l’instant fatidique, j’ai eu la chance inouïe de partager avec elle un moment que je n’oublierai jamais, gravé à jamais dans mon cœur. Lors de ce dernier tête-à-tête, elle m’a confié, avec une sérénité déconcertante, se sentir dans « un état d’union et de joie » – des mots qui seraient ses dernières paroles. Nous avons prié ensemble (elle était oblate), nous avons ri de nos souvenirs, pleuré l’imminence de la séparation, et uni nos voix pour chanter, comme une dernière mélodie partagée.

Un climat d’amour et de tendresse enveloppait cette grande chambre, illuminée non seulement par la lumière du jour, mais surtout par l’éclat des cœurs de chaque personne présente, venue lui offrir son ultime adieu.

Je peux témoigner que ce fut pour moi un moment que l’on pourrait qualifier de « sacré », tant le privilège d’être là, témoin de son dernier souffle, m’a permis de me connecter une ultime fois avec l’essence même de cette femme qui m’a tant inspirée, jusqu’à son départ.

En épilogue de cette expérience marquante, je dois cependant confesser qu’une pointe de douleur a traversé ce moment de grâce : voir la vie quitter si rapidement son corps après les injections fut difficile. Mon cœur aurait souhaité que cet instant de communion se prolonge à jamais, suspendu dans le temps.

Pourtant, aujourd’hui, j’ai l’intime conviction que Marielle a trouvé la paix, enveloppée de lumière. Grâce à cette expérience, je la garde précieusement dans mon cœur, où elle continue de m’accompagner, d’une manière différente, mais tout aussi puissante.

L’amour s’éteint-il avec la mort, ou au contraire, ne prend-il pas alors toute sa force, transcendant l’absence pour briller éternellement ?